L'histoire débute en 343 avant JC, en Asie mineure : Aristote a été appelé à la cours de Philippe II de Macédoine, il doit donc fuir les attentions des Perses qui voudraient bien que le philosophe reste un peu plus longtemps avec eux. C'était sans compter sur sa ruse, ainsi que sur le courage de son disciple Hermias d'Atarnée, qui se laisse torturer plutôt que de vendre son maitre. En route vers la Macédoine, Aristote rencontre un étrange jeune homme nommé Eumène qui essaie de traverser les Dardanelles à bord d'un pédalo antique. Ils ont la même destination en tête, la colonie Athénienne de Cadia, justement assiégée par les Macédoniens. Malgré ce coup du sort, Eumène réussit à entrer dans la cité grâce à son astuce. Il s'agit en fait de sa ville natale, et une fois arrivé sur les ruines de son ancienne demeure, il se remémore les tribulations qui lui avaient fait quitter la ville...

Avec Historié (ヒストリエ) Hitoshi IWAAKI (岩明均) a su transformer les premières années de Eumène de Cardia, futur secrétaire de Philippe II puis d'Alexandre le Grand, en véritable épopée. Elevé dans une grande famille de Cadia, sa vie vole en éclat le jour où la fuite d'un esclave entraine la mort de son père. C'est le facteur déclenchant d'une foule d'événements qui se concluent par la mise en esclavage d'Eumène. Vendu à un marchand, puis unique rescapé du naufrage du bateau de celui-ci, il passera plusieurs années dans un petit village d'agriculteurs dont il aidera les habitants à mettre en déroute les visées expansionnistes de la cité de Tios voisine en mettant en oeuvre tout une stratégie. Le futur général d'Alexandre gagne sa première bataille, mais il est obligé de quitter le village pour le bien de ses habitants. C'est une véritable odyssée que connait le jeune homme - logique pour un personnage dont le modèle est le rusé Ulysse. Evidemment, c'est aussi la rencontre avec un cyclope qui fera prendre à son existence un tournant majeur, et le nom de ce cyclope-là est Philippe...




Epoque oblige, Historié est violent et l'auteur de Parasyte n'a pas perdu la main. L'une des séquence les plus impressionnantes du manga est la succession de combats que livre Thrax, l'esclave en fuite, à travers Cadia : gerbes de sang et organes volent tandis que le fuyard va jusqu'à utiliser des passants comme boucliers humains, laissant un véritable sillage de cadavres derrière lui. D'autres scènes impressionnent tout autant : les rêves récurrents d'Eumène et dans lesquels il voit une mystérieuse jeune femme mettre en pièce des dizaines d'hommes avant de succomber à son tour; le massacre des soldats grecques, attirés dans le piège que leur tends Eumène à l'intérieur du village qu'il défends... Hitoshi Iwaaki retranscrit parfaitement la dureté de ce temps, et les actes de cruauté sont traités avec un angle détaché, presque clinique, qui cadre bien avec une époque où cette violence était quotidienne et acceptable.



La grand réussite du manga, c'est d'avoir réussi à créer des personnages fascinants. Un peu à la manière de Urasawa, quelques cases seulement suffisent à Iwaaki pour créer un personnage qui évoluera ensuite de manière cohérente. On a tout d'abord Eumène bien évidemment, en jeune homme qui ne dirait pas non à une vie rangée de bibliothécaire tranquille, mais dont les expériences qu'il a vécu lui ont forgé un caractère qui a soif de bien plus; il finira logiquement par suivre Philippe II puis d'Alexandre à la conquête du monde. Sur sa route il rencontrera nombre de personnages hauts en couleurs, historiques comme fictifs : son frère Hieronymus le jeune, Charon l'esclave et ses regrets, l'inoubliable Satura, le mercenaire Memnon de Rhodes, sa belle-soeur Barsine... Foin de tout manichéisme : toujours à l'instar d'Urasawa, Iwaaki est un trop bon conteur pour se contenter d'agiter des marionnettes de bons ou de méchants afin de faire avancer son histoire; ses personnages sont avant tout humains, avec leurs qualités et leurs défauts.

Alexandre n'arrive que tardivement (tome 5), mais fascine immédiatement par son charisme : on a peut-être le potentiel pour un futur Griffith (Berserk), là. Et non je ne dis pas ça uniquement pour les supputations bromanesques que ne manqueront pas de nourrir les fangirls.

Donc voilà, Historié j'ai adoré, j'ai dévoré les cinq tomes disponibles d'une seule traite, et ça m'a un peu consolé du fait de ne pas avoir réussi (pour le moment) à trouver des trads de l'Alexandros de Yoshikazu Yasuhiko. Par contre c'est maintenant que ça vas être pénible, vu que la série est sérialisée les pages d'Afternoon. Et qui dit Afternoon dit un numéro par mois, donc grosso modo un tankôbon par an : la souffrance a un nom et c'est celui du mag de la Kodansha.

 Billet publié à l'origine le 8 août 2009.